Pull my daisy, le film de Robert Frank & Alfred Leslie

PRÉAMBULE : À PROPOS DE ROBERT FRANK

Robert Frank, New York, 1955

Né en 1924 à Zurich, Robert Frank est l'un des artistes contemporains dont le regard sur le quotidien a révolutionné le langage de la photographie après la seconde guerre mondiale, interrogeant et redéfinissant tout au long de sa carrière les limites de l'image, au travers de ses photos, films, vidéos, polaroïds, photomontages et ses récentes séries numériques.
Formé à l'école de la Nouvelle Photographie des années 40, Frank nourrit très tôt un intérêt pour le photo-journalisme, la poétique de la vie ordinaire et l'expérimentation formelle.
Son premier portfolio, 40 Fotos, contient déjà les germes de ce qui sera une influence majeure sur nombre d'artistes des générations à venir : le sens de l'immédiateté et l'accent mis sur le point de vue du photographe, à la recherche de l'inattendu par la juxtaposition d'objets, de situations et de sensations personnelles.
Émigrant à New York en 1947, travaillant pour des magazines de mode tels Harper's Bazaar, son refus des carcans et son désir de rencontres, d'expérimentations le poussent à voyager intensément durant six ans en Amérique du Sud et en Europe. Il en découlera des séries splendides sous la forme de diaries (journaux) photographiques où dominent l'intuition et la proximité avec ses sujets, tels la vie quotidienne du mineur Ben James dans les Wales, nous livrant une observation sociale profonde et intime, ou encore la poésie meurtrie du Paris d'après-guerre.
En 1953, Frank retourne à New York où il se lie d'amitié avec Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Gregory Corso et la communauté d'artistes et musiciens qui commencent à ébranler les valeurs culturelles de la classe moyenne américaine dans ces années de conformisme, de consumérisme et de paranoïa.
Une bourse de la Fondation Guggenheim lui permet de partir sur la route, à l'instar de Jack Kerouac dont le roman n'est pas encore publié (achevé au printemps 1951, il le sera en septembre 1957) et ne l'a pas consacré comme la figure de proue de la Beat Generation . Un voyage de deux ans où il écume les États-Unis et dont il ramène plus de 28 000 clichés. 83 d'entre eux composent Les Américains, ce livre devenu un classique de la photographie contemporaine, mais qui fut alors refusé par les éditeurs américains. C'est en France, chez Delpire en 1958, que sera publié la première édition des Américains, sous une couverture de Saul Sternberg et accompagnée de textes de Walt Whitman, John Steinbeck, Henry Miller, John Dos Pasos, Erskine Caldwell... soulignant les divisions sociales et raciales observées par Frank.

L'édition nord-américaine, en 1959, sera, elle, introduite par un texte de Jack Kerouac
Les critiques outre-atlantique rejettent en bloc l'ouvrage qui dresse un portrait réaliste, pessimiste, désabusé de l'Amérique des années 50, révélant "des violences sourdes, des voix étouffées, des solitudes tragiques, dans un pays vide de sens où la route, dans le temps et l'espace, demeure la seule réalité tangible" (Alain Dister).
L'intention de Robert Frank, qui mêle à ses instantanés - parfois pris en roulant, derrière le pare-brise de sa voiture - des détails autobiographiques, étaient alors de produire "une étude visuelle d'une civilisation née ici et se répandant partout ailleurs", avec le détachement et la curiosité d'un étranger.
Malgré la polémique, cette publication séminale capture l'essence et l'esprit de la culture Américaine, et instaure le style spontané de Frank, libéré de tout académisme.

PULL MY DAISY (1959)

Alfred Leslie et Robert Frank pendant le tournage de Pull My Daisy, New York, 1959

C'est à cette époque que Robert Frank s'éloigne temporairement de la photographie et décide de se consacrer à la réalisation de films.
Sa rencontre avec Jack Kerouac en 1957, et la richesse de son voisinage de la dixième Rue, ont décidé de beaucoup de choses. A en croire Jonas Mekas, cinéaste américain d'avant-garde et critique de la revue Movie Journal, un étrange concours de circonstances va aboutir à la réalisation de Pull my daisy. D'une part l'exportation de la nouvelle vague française va faire prendre conscience aux jeunes réalisateurs américains de cette fin des années 50, de leur unique point commun : la volonté d'agir indépendamment des instances habituelles de production, mais aussi de toute contrainte financière, ce qui étant donné le coût habituel d'une réalisation cinématographique paraissait impensable à l'époque.

D'autre part, Robert Frank et, derrière lui, ses illustres voisins (les peintres Alfred Leslie et Larry Rivers, les auteurs Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Peter Orlovsky, Neil Cassady et le compositeur David Amran) sont mûrs pour un projet commun. Nul ne sait encore quoi. La combinaison d'une pièce, laissée pour compte, de Jack Kerouac, et d'une anecdote survenue à Cassady, leur fournira le script ou son allure générale, car de script il est délicat de parler pour ce film. En effet, Cassady (rappelons-le, ami intime de Kerouac, inspirateur de Sur la route où il apparait sous le nom de Dean Moriarty) reçoit un jour chez lui, en Californie, la visite d'un vicaire accompagné de sa mère et de sa fille. On imagine le choc des deux habitudes de vie, la confrontation des deux mondes, l’art de vivre du mouvement beat naissant étant le plus éloignée qu’il soit de la conduite morale protestante. L'histoire fait le tour du pays, colportée par la communauté beat, pour arriver naturellement aux oreilles réjouies de Jack Kerouac à New York. Quand Cassidy arrive à New York, son histoire était devenue légende, Kerouac et Ginsberg avaient collecté des fonds auprès de deux de leurs amis, financiers encore incrédules: 25.000 dollars étaient désormais disponibles pour la réalisation du film — Robert Frank était surexcité par le script de Kerouac et son adaptation : le film devait être tourné dans le loft d'Alfred Leslie sur la troisième Avenue.

Le film a en commun avec Les Américains qu'il n'y a pas de structure narrative à proprement parler, car si le script ne devait pas contenir de solide base narrative, il fut de plus passé au laminoir par l'ensemble des participants tout au long de la réalisation du film. C’est d’ailleurs le seul véritable point de ressemblance, et c’est là une surprise. En effet, guettant la sortie du film, de nombreux critiques anticipaient vraisemblablement de Robert Frank, une signature et une facture reconnaissables. Ces mêmes critiques purent se raccrocher vainement à une certaine similitude de qualité de noir et blanc, c’est-à-dire, une assez mauvaise qualité, pleine de surprises et de trouvailles et un rendu très granuleux. A ce titre, on peut citer une nouvelle motivation de Robert Frank pour le cinéma, qui le rapproche encore des peintres expressionnistes abstraits. En effet, Robert Frank était très séduit par le format de la projection de ses films. Sans doute avait-il longtemps regretté combien mal se prête la photographie — à partir de négatifs 24X36 — à de grands formats, si chers à ses amis peintres pour leur faculté suggestive, par le fait que les grands formats englobent aussi la vision périphérique du spectateur et l'inclut ainsi complètement dans la toile. Le rendu de gros grain, déjà existant dans les photographies de Robert Frank, de plus petite échelle, se trouve soudain, du fait de l'effet d'agrandissement par la projection, véritablement éclaté, pour le plus grand bonheur de son auteur.

Quasi absence de suite narrative donc, dans Pull my daisy qui confère au film une qualité poétique proche des Américains. La magie opère cependant différemment. En effet, Pull my daisy est une fiction, elle est certes filmée comme l'exact contraire d'une fiction, l'objet même du tournage étant davantage de montrer décor, mise en scène et jeu des acteurs, comme si la caméra filmait une sorte de reportage de plateau d'un autre film, alors que tout montre dans l'attitude des acteurs résolument tournée vers la caméra, et le commentaire en voix off, qui lie les actions, que le film ainsi montré est bien le film pour lequel cette mise en scène fut construite. Cet effet de distanciation théâtrale et le jeu de la réalité mêlée de fiction et inversement, deviendront les thèmes récurrents du cinéma de Robert Frank.

Parmi les nombreuses audaces de ce film, la réalisation comprend une formidable astuce : le film est réalisé avec peu de moyens (constante de beaucoup d'autres films de Robert Frank, par la suite) et avec l'absence de synchronisation du son et de l'image. Aussi, Robert Frank et Alfred Leslie, son coréalisateur, vont recourir à un doublage. Sur un fond musical, mis en musique par David Amram à partir d'un poème de Jack Kerouac et d'Allen Ginsberg, qui donne son titre au film, Jack Kerouac va commenter et dialoguer le film dans une cabine d'enregistrement en même temps qu'il visionne le film, jusque-là muet. C'est lui qui préside au sens du film, par ailleurs déjà filmé et monté. Ainsi peut-il prêter aux acteurs des dialogues intérieurs ou les répliques attendues d'un autre personnage, ou bien encore de donner sa voix, la même voix, à tous les acteurs du film. De toutes ces possibilités, Kerouac ne se prive d'aucune, avec la plus grande démence, jouant tous les rôles y compris le sien interprété à l'écran par Gregory Corso, mais aussi se servant de son rôle de narrateur pour les moments rares de silence de ces acteurs étranges à la voix qui n'est pas la leur.

Le film est une véritable pile électrique, une bombe désamorcée qui menace, à tout moment, de sauter à la figure de ses auteurs et du spectateur ; caractère explosif, simple reflet du climat d'asile qu'était devenu l'appartement d'Alfred Leslie lors du tournage. En effet, le film est la réunion des esprits les plus excités de la Beat generation — aussi en deviendra-t-il leur véritable manifeste. D'après David Amram, compositeur de la musique du film, également acteur, "l'appartement était devenu une maison de fous. Si les choses se calmaient, Allen (Ginsberg) et Gregory (Corso) voulaient briser ce calme, ils se déshabillaient et menaçaient de sauter par les fenêtres ou de renverser de l'eau sur n'importe qui n'aurait pas paru intéressé... Pour la plupart, nous buvions du vin et essayions de penser quelle sorte de blagues outrageuses, nous pourrions dire à Robert Frank de manière à ce qu'il soit réellement pris de rire, qu'il ne puisse plus nous filmer... Pauvre Delphine (Seyrig), elle devenait littéralement folle, après avoir répété de nombreuses fois une tirade ou je ne sais quoi, et qu'elle était sur le point de jouer, Gregory disait alors "allez, allez, arrête donc ce cinéma, c'est supposé être vrai et poétique, beau, venir de l'âme. Pas ce petit jeu débile. C'est la vie et la vérité et Dieu nous touche tous avec ses doigts divins de réalité. Assez de tout ce jeu. C'est la R-E-A-L-I-T-É, capturée par la boîte sacrée de l'ange FRANK. "

Avec son opportunisme coutumier, Robert Frank se laisse entraîner dans cette danse triste et enregistre toute cette folie furieuse, dans laquelle il est lui-même acteur et partie intégrante : ainsi il est fréquent que l'image trébuche, comme Robert Frank, tout en filmant, devait trébucher contre quelque objet encombrant de cet appartement saturé, et qu'elle tremble pour ce qu'on pourrait imaginer être un éclat de rire légitime de Robert Frank. L'authenticité de la matière brute de ce film va ravir ses auteurs. Pour Allen Ginsberg, ce film contient toutes les libertés qu’il entend désormais s’octroyer pour lui-même et dans son écriture. Pour Robert Frank, c'est aussi une réussite, en effet il vient d'achever une oeuvre qui se démarque de la précédente sans doute un peu trop célèbre à son goût. De fait la critique est unanime et Jonas Mekas salue, en ce film, le panneau indicateur d'une nouvelle génération de films; le film est adopté par les jeunes réalisateurs de la nouvelle vague américaine, parmi eux John Cassavettes, qui avait déjà commis Shadows qui le disputait beaucoup dans les critiques à Pull my daisy, à la même époque (là où Kerouac avait improvisé la bande sonore de Pull my Daisy, John Cassavettes avait, lui, confié comparable tâche à Charles Mingus qui improvisa avec ses musiciens, toute la musique du film Shadows, en regardant le film à l’écran.)

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cet article emprunte au site desordre.net qui publie un dossier très dense et complet sur Robert Frank - à explorer sans modération.